Le conflit syrien et le changement climatique : les médias ont-ils tout bien compris ?

Alex Randall

Traduction – Gilles Parotto

En 2015, les médias ont commencé à faire le lien entre le changement climatique, le conflit en Syrie et les mouvements de réfugiés dans toute l’Europe qui en ont résulté. De nombreux articles de presse ont paru, directement en réponse aux nouvelles études sur le sujet. D’autres articles ont mentionné ces recherches en examinant parallèlement les autres grands faits de l’actualité tels que les naufrages en Méditerranée, le camp de réfugiés à Calais et les attaques terroristes en novembre 2015. Mais tous ces articles et déclarations dans les médias étaient-ils fidèles à la recherche qu’ils référençaient ?

Certains éléments dans les reportages des médias ont fidèlement représenté la recherche, en particulier lorsque la couverture portait spécifiquement sur les événements qui ont mené au soulèvement syrien de 2011. En revanche, d’autres reportages ont fondamentalement mal compris le lien entre le changement climatique et les débuts du soulèvement en Syrie. De nombreux reportages ont soutenu que les migrations induites par le climat en direction des villes étaient à l’origine de la vague de violence entre les migrants et les résidents, qui s’est ensuite transformée en un conflit plus large. Les reportages ont tendance (à tort) à présenter ces migrants et réfugiés comme une source de chaos et de violence au sein de la Syrie et comme une menace pour l’Europe. De manière générale, les médias ont ignoré la recherche faisant état d’une coopération entre les migrants et les résidents lors des manifestations contre le régime syrien. Par ailleurs, en se référant à la situation en Syrie, de nombreux articles ont également spéculé sur les futurs mouvements humains en réponse au changement climatique. Néanmoins, bon nombre de ces prédictions ont fondamentalement mal compris comment le changement climatique pourrait remodeler les schémas migratoires à l’avenir.

Sommaire

La section 1 examine ce que les médias disent sur le rôle du changement climatique dans le conflit syrien. La section 2 cherche à savoir dans quelles mesures les récits médiatiques sont appuyés par des preuves scientifiques. La section 3 se penche sur les futures prédictions faites par les médias et les comparent avec les prédictions existantes dans la littérature scientifique.

Ce que les différents medias ont dit

Ce que les différents medias ont dit

Cliquez sur les icônes de la carte pour découvrir les récits médiatiques référencés dans le présent rapport. Vous pouvez également suivre les liens pour accéder aux articles originaux.

1. Ce que les médias disent au sujet des changements climatiques et de la Syrie

Un récit commun a vu le jour dans les médias, faisant le lien entre le changement climatique et le conflit en Syrie. Il est possible de retracer son évolution à travers un certain nombre d’articles. Les récits des médias varient dans leurs conclusions et dans ce qu’ils mettent en avant, mais plusieurs éléments clés restent communs à tous. Le but de cette section est d’examiner ce qu’a déclaré la presse. Dans la section suivante, nous examinerons comment ces déclarations se confrontent aux preuves existantes.

Causes du conflit (selon les médias)

Deux éléments clés forment la base de la plupart des reportages et articles qui relie le changement climatique au conflit en Syrie et ses conséquences.

Tout d’abord, il y a l’affirmation selon laquelle les changements climatiques auraient joué un rôle dans l’apparition de la sécheresse en Syrie et dans sa persistance entre 2006 et 2009. L’explication donnée par le New York Times  représentait les diverses explications avancées par d’autres journaux : «… La sécheresse extrême en Syrie entre 2006 et 2009 était très probablement due au changement climatique, et a été un des facteurs dans le soulèvement violent qui a débuté en 2011 ».

 

Ensuite, il y a l’affirmation selon laquelle cette sécheresse aurait détruit les moyens de subsistance ruraux et forcé les gens à quitter la campagne pour prendre la direction des grandes villes syriennes. Ainsi, le National Geographic expliquait que cette sécheresse «…a poussé les agriculteurs syriens à abandonner leurs cultures et à affluer vers les villes, ce qui a contribué au déclenchement d’une guerre civile… »

 

Alors que ces deux éléments sont communs à beaucoup de récits, le discours est moins uniforme lorsqu’il s’agit d’analyser le mécanisme causal qui relie les déplacements et le début du conflit. En outre, différents articles de presse portent sur des conséquences différentes du conflit et font des prévisions différentes quant à l’avenir.


«.. . La sécheresse extrême en Syrie entre 2006 et 2009 était très probablement due au changement climatique, et a été un des facteurs dans le soulèvement violent qui a débuté en 2011 »
New York Times


De nombreux articles dans les médias n’ont pas précisé comment ou pourquoi un afflux de personnes dans les villes syriennes pourrait conduire à des violences armées. Cependant, il s’agit d’une des questions clés du récit médiatique. Les articles avancent l’idée selon laquelle la présence d’un grand nombre de nouvelles personnes dans les villes syriennes a donné lieu à un conflit prolongé et violent. Mais ils fournissent peu d’explications sur le mécanisme causal sous-jacent.

Andrew McConnell/Panos for DFID. From Flickr. (CC BY-NC 2.0)

Un certain nombre de médias ont postulé que c’est la rareté des ressources qui aurait fait éclater les violences. The Independent a tenté une explication en pointant une autre recherche : « quelques chocs relativement mineurs entrainent des hausses de prix soudaines et déclenchent des réactions excessives voire des réponses militarisées ». Plusieurs articles ont fait le lien de manière plus explicite après que le Prince Charles ait affirmé qu’il avait prédit quelques années plus tôt des conflits entraînés par le changement climatique. Ainsi, BBC News a rapporté ses paroles : « certains d’entre nous ont dit il y a une vingtaine d’années que si l’on n’abordait pas ces questions, nous assisterions à un conflit  grandissant par rapport à des ressources de plus en plus limitées et des difficultés de plus en plus intenses en matière de sécheresses et autres effets exponentiels du changement climatique, ce qui signifie que les gens devront migrer ». Cependant de nombreux médias n’ont expliqué que vaguement comment les déplacements dans les villes pouvaient conduire à des conflits. Par exemple le Daily Mail a simplement affirmé que « [la sécheresse] conduit à un afflux de personnes dans les villes, entraînant une hausse de la pauvreté et des tensions ». Le New York Times  a pour sa part déclaré que la migration renforçait les « stress sociaux » mais n’a pas développé ses arguments.

D’autres dépêches ont défendu l’idée selon laquelle l’exode rural grossit les rangs des citoyens défavorisés dans les villes. L’augmentation du nombre de personnes dans un même espace et la rencontre des populations provenant de toute la société syrienne a accru le nombre des premières manifestations contre le régime alors en place. Plutôt qu’un conflit entre migrants et résidents d’origine, ce récit postule qu’ils se sont tous unis pour tenter de renverser le régime de Bashar el-Assad. Cette explication a été mise en évidence dans un certain nombre de médias consultables exclusivement en ligne, qui ont largement relayé une bande-dessinée appelé « Syria’s climate fuelled conflict ».

Un conflit prolongé

Quels que soient les mécanismes de cause à effet auxquels les médias ont fait référence, la plupart des articles couvrant la question ont conclu que ce qui était au départ un soulèvement a fini par se transformer en une longue guerre en Syrie. Le conflit implique un nombre croissant d’acteurs armés, étatiques ou non, syriens ou étrangers.

Conséquences (selon les médias)

  1. Terrorisme

 Tout en faisant référence à la situation en Syrie, plusieurs articles ont souligné le lien entre le changement climatique et les attaques terroristes et, dans certains cas, directement aux attentats de Paris en novembre 2015. Le Time a publié un article intitulé « Why Climate Change and terrorism Are Connected ». Immédiatement après les attentats de Paris, un commentaire paru dans le New Zealand Herald faisait le lien entre le changement climatique, la sécheresse, la montée du groupe terroriste « Etat Islamique » et les attentats de Paris. Le New Yorker affirmait quant à lui que parvenir à un accord pour réduire les émissions de gaz à effets de serre et empêcher les changements climatiques à venir était la clé de la lutte contre le terrorisme : « Why a Climate Deal Is the Best Hope for Peace ».

  1. Afflux de réfugiés en Europe

Un certain nombre de médias se sont quant à eux focalisés sur la situation des réfugiés en Europe. Ces médias ont affirmé que la sécheresse était la cause du conflit syrien, qui a ensuite poussé les gens à traverser la Méditerranée, entraînant de nombreuses noyades durant l’été 2015. Ces récits ont vu le jour suite à la diffusion des images du jeune réfugié syrien Alan Kurdi, retrouvé mort noyé sur une plage turque, et à l’extension du camp de réfugiés à Calais. Le National Observer (un journal en ligne spécialisé dans les questions liées à l’environnement et aux ressources naturelles) a fait circuler une photo du bambin noyé en commentant : ” Voici ce à quoi ressemble un réfugié climatique ». CNN a relayé les commentaires d’Hillary Clinton qui établissait le lien entre les changements climatiques et la situation des réfugiés en Europe.  Le Time, quant à lui, publia un article intitulé « How Climate Change is Behind the Surge of Migrants to Europe » (Comment le changement climatique est derrière la vague de migrants vers l’Europe).

Malgré ce que plusieurs reportages ont affirmé, la plupart des réfugiés syriens sont restés dans les pays voisins de la Syrie. En réalité, les déplacements liés au changement climatique sont le plus souvent des déplacements de personnes à l’intérieur de leur pays d’origine ou vers les pays frontaliers.

Rocco Palermo (CC BY-NC 2.0)

Nombre de réfugiés syriens

Combien de personnes ont déménagé en raison de la violence en Syrie ?

Prévisions dans les médias

Ayant fait le lien entre le changement climatique et la situation en Syrie, certains médias ont fait des prévisions pour l’avenir. Plusieurs médias ont publié des articles alléguant qu’une planète plus chaude entraînerait des crises de réfugiés plus grandes et plus longues dans le futur.

The Guardian a publié deux articles : l’un arguant que la situation actuelle des réfugiés deviendrait « la nouvelle normalité », l’autre intitulé « Failure to act on climate change means an even bigger refugee crisis » (Ne pas agir contre le changement climatique signifie une crise des refugiés encore plus grande).

The New Scientist prévoit que si rien n’est fait pour atténuer le changement climatique, cela mènera à davantage de situations semblables à celle de Calais. Bien que le changement climatique puisse jouer un rôle en déclenchant la mise en mouvement des populations, la nature et l’emplacement du camp à Calais ont cependant davantage à voir avec la politique d’asile européenne

Squat Le Monde (CC BY-NC-ND 2.0)

Le Washington Post a publié une tribune dans laquelle il affirmait qu’un avenir plus chaud déclencherait une crise de réfugiés cent fois comme celle de la Syrie. Le Scientific American a quant à lui publié un article intitulé « The Omnious Story of Syria’s Climate Refugees » (L’inquiétante histoire des réfugiés climatiques de Syrie), soutenant que la situation actuelle des réfugiés devrait servir d’avertissement et d’aperçu des flux de réfugiés futurs sur une planète plus chaude. Le New Scientist postulait pour sa part que les camps de réfugiés à Calais ont été « un avant-goût de ce que peut apporter un réchauffement de la planète ».

D’autres médias ont davantage axé leur analyse sur la possibilité de conflits plus violents dus à un réchauffement de la planète. Dans un article, The Independent affirmait non seulement que le changement climatique a été le facteur décisif à l’origine du conflit syrien, mais aussi que le changement climatique « déclenchera plus de guerres à l’avenir ». Le LA Times se posait la question : « Le conflit syrien est-il une étude de cas du changement climatique ? ».

2. Comparaison entre récits médiatiques et faits avérés

De nombreux récits que nous venons de citer se sont basés sur l’article Climate change in the Fertile Crescent and implications of the recent Syrian drought (Le changement climatique dans le Croissant Fertile et les implications de la sécheresse syrienne récente) (Kelley et al., 2015). Cet article couvre certains aspects – mais pas tous – du récit médiatique. D’autres parties de ce récit sont couvertes par d’autres preuves, tandis que d’autres encore ne se réfèrent aucunement à la littérature scientifique.

Une version simplifiée des évènements

Kelley a plaidé pour un lien fort entre le changement climatique et la récente sécheresse en Syrie. La plus grande partie de l’article est consacrée à l’analyse de la relation entre cette sécheresse et le changement climatique, et plus précisément dans le Croissant Fertile. La plupart des médias relatent cela avec précision.

Kelley et ses collègues ont ensuite affirmé que la sécheresse avait sapé les moyens d’existence ruraux. Cela a poussé de nombreux citoyens syriens à quitter les campagnes et à se diriger vers les villes dans l’espoir de trouver un autre emploi. Ici aussi, les récits médiatiques expriment ce que l’article met en évidence. Les articles dans les médias reflètent aussi largement les autres articles scientifiques qui explorent la relation entre le changement climatique et les mouvements humains en Syrie , et le Moyen-Orient plus largement. En outre, les articles de presse et l’article de Kelley correspondent globalement à la recherche sur les impacts de la sécheresse sur la migration et les déplacements à travers le monde. Il y a en effet des preuves solides attestant d’un lien entre les impacts du changement climatique tels que la sécheresse sur les schémas de migration depuis les campagnes vers les villes.

Plutôt que des communautés entières ou des familles vivant sous un même toit, ce sont fréquemment certains membres de ces ménages qui partent, tandis que d’autres restent, et cette distinction est très souvent fondée sur le genre.

Joel Bombardier (CC BY 2.0)

D’autres facteurs sont également importants pour expliquer la dégradation des moyens d’existence ruraux en Syrie – notamment l’incapacité du régime à gérer correctement la sécheresse ainsi que les antécédents d’une mauvaise politique agricole et le manque d’investissements, qui a rendu le secteur de l’agriculture particulièrement vulnérable . Kelley a aussi soutenu que les migrants internes qui se déplaçaient en raison de la sécheresse n’étaient pas les seules personnes à arriver dans les villes syriennes à l’époque. Un grand nombre de personnes provenant d’Irak ont également traversé la frontière et se sont installées dans les villes syriennes. Kelley mentionne ces autres facteurs et une grande partie de la presse en fait également état, quoique brièvement.

Les médias rapportent une version simplifiée, mais pas tout à fait inexacte, des liens avérés par la littérature scientifique.

Le lien entre l’exode rural et le début du conflit
  1. Une explication insatisfaisante dans les récits médiatiques.

Kelley et ses collègues ont avancé que le nombre croissant de personnes dans les villes syriennes a entraîné le début du conflit. Cependant, ils disent peu de choses sur les mécanismes qui expliqueraient un possible rôle des migrations internes dans la guerre civile. Ils notent brièvement que les migrants nouvellement arrivés ont vécu dans la pauvreté, ont été négligés par le régime de Bachar el-Assad, et que ceci a conduit à des tensions. Mais ils n’expliquent pas pourquoi cet épisode de tension a dégénéré en insurrection alors que d’autres pas. Ils ne disent rien non plus sur la façon dont les relations entre les migrants nouvellement arrivés et les populations résidentes préexistantes pourraient avoir joué un rôle dans les débuts de l’insurrection. Ils affirment juste brièvement qu’il y a des preuves sur le lien entre « l’évolution démographique » et les tensions et conflits. Ils citent trois documents pour appuyer leur déclaration. Le premier est une note appelant les universitaires qui sont en désaccord sur le lien entre climat et conflit à coopérer plus étroitement pour résoudre leurs différends. Le second est une méta-analyse faisant état d’une forte corrélation entre la variabilité du climat et la violence – cependant, le présent document n’envisage pas la migration comme une partie du mécanisme causal qui expliquerait cette corrélation. Le troisième postule que certains types de changements démographiques peuvent conduire à la violence armée. Plus précisément, ce document affirme que l’urbanisation rapide qui dépasse le nombre d’emplois disponibles, et la migration qui altère les proportions religieuses ou ethniques existantes peuvent mener à des conflits.

La suggestion est donc que la violence éclate entre des populations civiles qui doivent se partager des ressources rares et voient leurs équilibres ethniques ou religieux préexistants modifiés. Toutefois, comme nous le verrons, ce n’est pas ce qui s’est passé au début du soulèvement en Syrie.

Kelley propose une explication insatisfaisante du lien entre l’exode rural et le début du conflit en Syrie. Ni les auteurs, ni les faits qu’ils relatent ne permettent d’expliquer pourquoi cet épisode de mouvement humain a joué un rôle dans le début du conflit en Syrie. Ce hiatus apparaît aussi dans la couverture médiatique des relations entre le changement climatique et le conflit en Syrie. Comme indiqué précédemment, soit la couverture médiatique ne se prononce pas sur le mécanisme de causalité reliant les migrations et les conflits, soit elle fait allusion au conflit en considérant la rareté des ressources comme étant le principal moteur de la violence (comme par exemple dans le cas de la BBC et the Independent). En quelque sorte, les discours médiatiques suivent les informations présentées par Kelley et ses collègues.

La suggestion est donc que la violence éclate entre des populations civiles qui doivent se partager des ressources rares et voient leurs équilibres ethniques ou religieux préexistants modifiés. Toutefois, comme nous le verrons, ce n’est pas ce qui s’est passé au début du soulèvement en Syrie.

Nasser Nouri (CC BY-NC-SA 2.0)

2. Ce que la littérature scientifique dit au sujet du lien entre climat et conflit

L’insurrection a commencé dans les zones rurales et s’est ensuite implantée dans les villes lorsque les gens y sont arrivés. Cette vaste migration a connecté des groupes de toutes classes sociales et d’ethnies différentes d’une manière que le régime en place avait essayé d’empêcher.

D’autres explications du mécanisme qui relie l’exode rural en Syrie et le début du conflit existent dans la littérature. Leenders soutient que l’accroissement de la population dans les villes a défini les conditions propices au soulèvement contre le régime. La présence de plus de gens ayant des doléances nouvelles et tangibles (la perte de leurs moyens d’existence ruraux et agricoles) s’est ajoutée au nombre de personnes déjà mécontentes. L’expérience récente de la perte totale de leurs moyens de subsistance – et donc la colère envers le régime – vécue par les migrants ruraux a joué un rôle essentiel dans les soulèvements. Imady plaide en ce sens en affirmant que le soulèvement a débuté dans les zones rurales et s’est ensuite propagé dans les villes lorsque les gens y sont arrivés. Cette grande migration a connecté des personnes de toutes classes sociales et d’ethnies différentes d’une manière que le régime en place avait essayé d’empêcher. Cet accroissement de la population et des liens sociaux a finalement donné naissance à un soulèvement contre le régime. Celui-ci a tenté d’empêcher les différents groupes de “subalternes urbains” de se mélanger, de s’organiser et de protester, mais en fin de compte n’a pas pu totalement enrayer le soulèvement.
Cette explication ne fait pas partie de l’analyse de Kelley en ce qui concerne le lien entre l’exode rural et le début de l’insurrection. Cette explication est également plus souvent absente de la couverture médiatique. Une exception notable est la bande dessinée produite par la série de documentaires de la TV américaine Years of Living Dangerousely (Des années de vie dangereuse). Dans la bande dessinée, cette interaction entre les populations rurales et urbaines est explorée. Le fait que les résidents actuels et les nouveaux arrivants aient collaboré sur diverses formes de protestation plutôt que de se battre, forme le noyau dur du récit. Bien que la bande dessinée n’ait pas attiré l’attention des grands médias, il a été diffusé sur des sites internet comme Upworthy et UniLad.

3. Prédire l’avenir : les médias ont-ils tout bien compris ?

Les médias ont utilisé la situation en Syrie pour spéculer sur l’avenir des migrations climatiques. Mais est-ce que la littérature scientifique actuellement disponible valide leurs prévisions ?

Kelley et ses collègues n’analysent pas la guerre qui a suivi le soulèvement ou le mouvement de personnes depuis la Syrie vers l’Europe. Ils n’explorent pas non plus les possibilités de futures sècheresses, et ne font aucune prévision sur le nombre de réfugiés climatiques ou sur les scénarios de conflits futurs.

Les suggestions faites dans les médias au sujet des futurs scénarios similaires ne peuvent donc pas être fondées sur les conclusions de Kelley et de ses collègues. Toutefois, en réponse à leur article et plus largement à la situation en Syrie, de nombreux journalistes en ont profité pour spéculer sur les futurs mouvements humains liés au climat– et en particulier, sur la forme que ceux-ci pourraient prendre.

Certains traits de ces récits sont typiques de la façon dont les médias ont souvent spéculé sur les schémas futurs des migrations induites par le changement climatique. Mais ces récits médiatiques sont-ils validés par la littérature scientifique ?

Enfants syriens réfugiés dans une clinique de Ramtha, Nord de la Jordanie. La majorité des 500 000 Syriens réfugiés en Jordanie vivent dans les zones urbaines comme celle de Ramtha.

Russell Watkins/Department for International Development. (CC BY 2.0 )

Des migrations à grande échelle et en masse ?

Plusieurs reportages ont prédit que les futurs mouvements humains seraient aussi bien à grande échelle que de masse. Un certain nombre d’articles de presse prédisaient que les gens se déplaceraient en grand nombre, en laissant tous le même endroit en même temps et voyageraient vers la même destination. La conclusion d’une note du Guardian postulait que « si le gouvernement continue à faire marche arrière sur les questions climatiques, nous devrions nous préparer à une crise de réfugiés beaucoup plus importante très bientôt ». Cela laisse penser que les futures migrations climatiques suivront un modèle similaire à celui des migrations depuis la Syrie vers l’Europe au cours de l’été 2015. Le New Scientist conclut un éditorial en déclarant:

Même si les pays respectent leurs promesses de réduction d’émissions – notons que le Royaume-Uni n’est pas en voie de réaliser ses objectifs – la température globale de la planète s’envolera quand même au-delà de 2° C. Et l’immigration illégale s’envolera avec la température.

Ceci insinue une relation causale relativement simple entre les températures de la planète et le nombre de personnes forcées à se déplacer.

Les journalistes ont raison de souligner le profond impact potentiel du changement climatique sur la mobilité humaine. Cependant, les citations ci-dessus montrent que ces journalistes supposent qu’il sera assez facile de distinguer les « migrants climatiques » des autres types de migrants et de personnes déplacées. En alléguant que le nombre de réfugiés climatiques sera important, ils présupposent qu’identifier et compter ces personnes est possible. Prédire le nombre de personnes qui pourraient être déplacées par le changement climatique à l’avenir s’est avéré difficile et controversé. La plupart des chercheurs travaillant dans ce domaine se concentrent actuellement sur d’autres questions plutôt que de continuer à tenter d’établir des prévisions.

Les impacts du changement climatique sont davantage susceptibles de créer des mouvements migratoires qui ne correspondent pas aux récentes prévisions de ces journalistes. Dans son examen de la littérature scientifique, le GIEC stipule lui aussi que les conséquences du changement climatique auront un impact sur la mobilité humaine. Cependant, la plupart des migrations climatiques ne se feront pas en masse. En réponse aux dégradations environnementales apparaissant lentement, comme la sécheresse, la désertification et la hausse du niveau des mers, les gens se déplaceront souvent au compte-goutte ou en petits groupes du même ménage. Quelques membres d’un même ménage pourraient partir de la zone affectée en espérant trouver du travail ailleurs et envoyer de l’argent à la maison.

Cette photo du typhon Haiyan a été prise par un astronaute à bord de la Station Spatiale Internationale le 9 novembre 2013. Image : NASA/ISS/Karen Nyberg. (CC BY 2.0).
Des migrations forcées semblables à celles des refugiés?

Une autre particularité du discours des journalistes est d’envisager les futures migrations comme forcées plutôt que volontaires et qu’elles impliqueront presque exclusivement des réfugiés. Les personnes qui se déplaceront seront très semblables voire indiscernables des réfugiés « conventionnels » que nous connaissons aujourd’hui. Le Time magazine citait John Kerry en faisant cette remarque :

Lors d’une conférence sur les changements climatiques à Anchorage, en Alaska, le Secrétaire d’État John Kerry a averti que le changement climatique pourrait créer une nouvelle catégorie de migrants, qu’il appelle les « réfugiés climatiques ». Il disait : « Vous pensez que la migration est un défi pour l’Europe aujourd’hui à cause de l’extrémisme ? Attendez de voir ce qu’il se passera lorsque l’eau et la nourriture manqueront, et que des tribus lutteront les unes contre les autres pour leur simple survie ».

Un chroniqueur du Washington Post a dressé un portrait semblable du type de déplacement humain qui, selon lui, résulterait du changement climatique.

Bien que beaucoup de migrations climatiques seront forcées et à juste titre qualifiées de déplacement, les impacts du changement climatique créeront également des migrations de main-d’œuvre volontaires. Si des catastrophes soudaines forcent les gens à déménager immédiatement, il est également probable que beaucoup de gens planifieront leur relocalisation. Dans ce cas, les communautés décideront de déménager vers un nouvel endroit de manière coordonnée et anticipée, souvent avec le consentement et l’assistance du territoire accueillant. Cette sorte de mouvement s’écarte clairement de la nature conflictuelle du mouvement décrit par les journalistes. Il est également possible que les futures migrations climatiques soient saisonnières et circulaires. Les gens pourraient se déplacer pendant les périodes de stress climatiques pour ensuite retourner chez eux une fois que les conditions se sont améliorées. Ici encore, cela ne correspond pas à l’image des migrations forcées et critiques dépeintes dans les prévisions des journalistes.

Za’atari est un camp de réfugiés en Jordanie, situé à 10 km à l’est de Mafraq et qui évolue progressivement vers une colonie permanente. [1] Il a été ouvert le 28 juillet 2012 afin d’accueillir les Syriens fuyant les violences de la guerre civile qui a éclaté en 2011. Le 26 mars 2015, la population du camp était estimée à 83 000 réfugiés.

Image : UNHCR (CC BY-NC 2.0 )

Par-delà les frontières et les continents ?

Enfin, les journalistes ont tendance à supposer que les futures migrations induites par le changement climatique seraient transnationales, parfois transcontinentales. Un éditorialiste du Guardian prédisait que les gens du Sud de l’Europe devraient à l’avenir traverser les frontières des pays du Nord de l’Europe en raison des changements climatiques :

« En d’autres termes, les pays méditerranéens qui tentent actuellement de faire face aux migrants d’autres régions du monde pourraient éventuellement vivre une crise migratoire au sein de leurs propres pays. Il n’est pas impossible que nous voyions un jour des Italiens et des Grecs dans des camps de réfugiés à Calais, leurs pays devenant de plus en plus chauds et arides ».

D’autres journalistes ont prédit que les mouvements s’effectueraient également depuis les pays en développement vers les pays développés. Une fois de plus, le New Scientist a soutenu dans son commentaire sur la question que :

Selon une étude de 2004, dans la seule ville d’Alexandrie, une simple augmentation de 0,5 mètre au-dessus du niveau de la mer – bien avant l’an 2100 – forcerait environ 1,5 million de personnes à quitter leur foyer et entraînerait environ 200 000 pertes d’emplois. Il semble tout aussi plausible que la situation en Egypte puisse se détériorer au point que beaucoup de gens tentent d’entrer en Europe (Le Page, 2015).

Bien que ces journalistes aient déclaré que les gens franchiraient les frontières internationales, beaucoup de migrations climatiques sont susceptibles d’être internes plutôt qu’internationales. Quand les gens se déplacent suite à des événements climatiques, il est probable qu’ils parcourent de courtes distances, et ne voyagent pas plus loin que nécessaire pour se mettre en sécurité. Au cas où les gens franchiraient les frontières internationales, il est fort probable qu’ils se déplaceraient vers les pays voisins. Après avoir été déplacés, plutôt que de rester de façon permanente dans leur nouvel emplacement, il arrive souvent que ces personnes retournent d’où elles viennent pour participer à la reconstruction de leur foyer.

Conclusions

Lorsque les journalistes et autres chroniqueurs ont réagi à la situation en Syrie et à la récente étude universitaire de Kelley et al., ils l’ont fait de façon presque exacte. Lorsqu’ils se sont référés aux conclusions des articles scientifiques, leurs commentaires reflétaient largement les conclusions des scientifiques. En revanche, lorsqu’ils ont commencé à examiner pourquoi et comment un afflux massif de personnes dans les villes syriennes a pu  jouer un rôle dans l’insurrection, leurs conclusions étaient insuffisamment validées par des éléments de preuve existant dans la littérature scientifique. En fait, on pourrait déclarer que la plupart des articles de presse et les tribunes examinés dans cette étude sont parvenus à des conclusions opposées à celles tirées de la littérature. Le récit choisi par les médias a souvent représenté les réfugiés et les migrants comme une source de chaos et de violence, alors même que très peu d’éléments permettent de telles affirmations.

La couverture médiatique a supposé que les violences ont éclaté dans les villes entre des groupes rivaux d’immigrés récents et de résidents préexistants. Toutefois, les faits examinés ici suggèrent que les migrants et les résidents ont en fait coopéré pour tenter de renverser le régime de Bashar el-Assad.

En écrivant sur la situation en Syrie et la circulation des personnes en Europe, de nombreux journalistes et chroniqueurs ont aussi inclus des prévisions de futurs épisodes migratoires humains induits par le changement climatique. Mais les prévisions sur ce type de mouvement potentiel restent insuffisamment documentées par la littérature scientifique.

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